Les espèces invasives – Quelle menace pour le monde et pour l’humain ?

Publié: 15 mars 2014 dans Culture et Science

Un jour on m’a demandé pourquoi j’ai choisi le métier de chercheur en écologie évolutive, argumentant que c’était un cul de sac financier et qu’à part tripoter le cerveau nombriliste du scientifique, ça ne menait pas à grand-chose. Ma réflexion est profonde, ainsi soit-il de ma réponse, mais il y a un terme médiatique qui l’exprime très bien en résumé : biodiversité. Je n’aime pas faire dans le consensuel à la Nicolas Hulot et je me refuse normalement à tout commentaire suivant la mouvance, mais mis à part mon côté rebelle, je pense qu’il est important pour celui qui sait, de donner à celui qui veut savoir.

J’ai donc décidé d’utiliser mes non talents d’orateurs et de me faire médiateur de ce que je crois et pense important, de manière altruiste envers les animaux ou la nature qui nous berce mais également en faveur de l’humanité, avec un petit « h ».

Dans cet article, je voudrais juste vous sensibiliser à un phénomène biologique que l’Homme (et la femme) a engendré et qu’il est de notre responsabilité d’enrayer. Puisqu’un exemple concret vaut mieux qu’un beau discours, tant que l’importance concédée à l’idée est sur le fond bien plus que sur la forme, j’en conçois, je vais juste vous montrer une des réalités de notre monde.

Les espèces invasives – Quelle menace pour le monde et pour l’humain ?

Les espèces invasives représentent une des plus grosses menaces biologiques à l’encontre de la biodiversité, juste après la destruction des habitats. En plus de briser les écosystèmes (qui rappelons-le, ont mis des milliers voire des millions d’années à se mettre en place) et de contribuer à la disparition des espèces natives, ces espèces invasives causent des graves dommages économiques mais aussi sociaux.

Vous avez sans doute entendu parlé de la Perche du Nil, vous avez ensuite sans doute entendu parler du film documentaire intitulé « Le Cauchemar de Darwin », qui survole tout en cherchant du rien et dont le message est complètement décousu et impromptu. Voici la réalité, très courtement peinte, de l’introduction artificielle de la Perche du Nil dans un des seuls cours d’eau qui auraient peut-être pu prouver la sympatrie (divergence évolutive sans frontière).

La Perche du Nil (Lates niloticus) a été introduite en 1954 dans le Lac Victoria, en Afrique de l’Est. Son introduction avait pour but initial d’augmenter les rendements de pèche qui étaient en train de se casser la gueule à cause de la surpèche. Je pense que vous entendez ça assez souvent ces derniers temps. Le résultat direct de l’introduction de cette nouvelle espèce a été la disparition de 300 à 500 espèces endémiques. Endémiques signifie inféodées au Lac Victoria uniquement, autrement dit, ces espèces, et tout ce qu’elles auraient pu nous apprendre, sont perdues à jamais. Déjà faut être sacrément con pour introduire une espèce prédatrice, opportuniste (qui bouffe tout en gros), et à forte reproduction. Sur le papier ça avait l’air tentant, on s’est sûrement dit que la Perche arriverait à s’établir… Pour le coup ça a bien marché, en effet !

L’exploitation commerciale de la Perche du Nil a déclenché une réaction en chaîne, entraînant alors la destruction ou le déséquilibre des composantes de l’écosystème du coin. Ainsi l’utilisation massive du bois dont on se sert pour faire sécher et fumer le poisson a entraîné la déforestation des alentours. La conséquence directe de cette déforestation a été d’accélérer l’érosion du sol et ainsi d’accélérer également l’eutrophisation du Lac Victoria. Je laisse le soin à Wikipedia de vous traduire ça : « L’eutrophisation est la modification et la dégradation d’un milieu aquatique, lié en général à un apport excessif de substances nutritives (azote provenant surtout des nitrates agricoles et des eaux usées, et secondairement de la pollution automobile, et phosphore, provenant surtout des phosphates et des eaux usées), qui augmentent la production d’algues et d’espèces aquatiques ». En gros les arbres font tampon à ce phénomène, certes naturel, lorsqu’on reste dans des vitesses évolutives. C’est pourquoi il est important de garder les zones humides en bon état pour luter naturellement contre la pollution ( yes ! j’ai réussi à le placer !).

J’imagine que certains ont grillé la suite après avoir lu la définition de Wikipedia. En effet, ce phénomène a permis l’invasion d’une jacinthe aquatique venant d’Afrique du Sud (Eichornia crassipes), une plante exotique caractérisée par un taux de respiration élevé, ce qui entraîne une consommation très haute en oxygène et en eau. Ceci provoque l’asphyxie des espèces aquatiques natives et réduit le niveau de l’eau. La réduction du niveau de l’eau et l’eutrophisation sont d’autant plus accélérées que les espèces aquatiques meurent et se déposent au fond de l’eau, aidant ainsi à la propension de la jacinthe etc. On assiste alors à une sorte d’emballement écologique.

Ces dommages que l’on croit au premier abord uniquement écologiques, et donc l’affaire de quelques hippies anachroniques, prennent également une dimension socioéconomique. Ainsi, les ressources traditionnelles de milliers de pêcheurs locaux, et de ceux qu’ils nourrissent, baissent de manière drastique. C’est logique, moins d’eau, moins de poissons. Le résultat de tout ceci est la malnutrition des habitants des alentours du lac. Vous devez alors vous dire qu’ils ont qu’à bouffer la Perche du Nil puisqu’elle est si abondante. Seulement, cette option n’est pas envisageable face à la réalité du marché international. En effet, la Perche du Nil se vend cher (relativement pour les locaux) car il y a une forte demande en dehors des frontières, pour une faible offre. Les pêcheurs, qui ne peuvent plus vivre de leur pêche (car plus assez de poissons) et faire vivre leur famille doivent ainsi travailler pour des sociétés de pêche justement qui exploitent cette même ressource et l’exportent. Il ne reste alors plus que des miettes pour les autochtones ou un salaire misérable pour s’acheter d’autres trucs de clochards à becter mais qui n’ont pas les moyens de s’acheter leur propre travail. Ça peut paraître aberrant, ça l’est.

« C’est bien de critiquer mais propose des solutions ». Qui cherche, trouve. Les solutions existent si on veut réellement se donner la peine de les chercher. Une solution simple est de regarder le travail de milliards d’années d’évolution et d’en prendre de la graine. Rien que pour ça, non, mon travail n’est pas une connerie sans fondement.

L’autre solution qu’on oublie très souvent, est de ne pas se plier bêtement à une économie de marché qui a depuis longtemps prouvée ses faiblesses. Favoriser le marché local, ne pas se plier à des envies de consommation lorsque celles-ci dérogent à l’éthique du peuple et tout simplement réfléchir un peu plus loin que juste devant nous. C’est un des grands défis du 21ème siècle.

S’il y avait des cieux, et que Karl Marx et Charles Darwin s’étaient rencontrés là-haut, ils auraient dit cette phrase à n’en pas douter : « La nature n’a pas de prix, car sa valeur est inestimable ». (Cherchez pas c’est de moi).

En aparté, je veux juste dire que non, s’occuper des animaux, des plantes ou de la nature en générale, ce n’est pas et n’a jamais été ne pas s’occuper des personnes défavorisées. Ça soulève un débat qui n’en est pas un. Lorsqu’on me sort : « Tu ferais mieux de t’occuper de ceux qui souffrent avant de t’occuper des animaux », je vois que la personne en face de moi ne sait juste rien mais crois en plus le contraire. Socrate disait : « Est sage celui qui sait qu’il ne sait rien ». Depuis, on a inventé la science mais malheureusement également TF1.

Sources :

European Commission, 2004.
LIFE Focus / Alien species and nature conservation in the EU. The role of the LIFE program.

GOLDSCHMIDT T., 1996.
Darwin’s Dreampond: Drama in Lake Victoria. MIT Press. 280 pages.

WRI., 2000.
World Resources 2000-2001. World Resources Institute, Washington DC, USA.

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commentaires
  1. Mqnöth dit :

    First.

    Non j’déconne. Observation très concise, seulement deux fautes, (c’est vers la fin), bravo

  2. musteli dit :

    N’hésite pas à me les signaler

  3. […] Les espèces invasives – Quelle menace pour le monde et pour l’humain ?, sur le blog Autant en emporte la science. […]

  4. Gedeon dit :

    Quelques idées pour un prochain billet :

    – L’homme est-il une espèce invasive ?
    J’ai regardé la page Wikipedia qui liste les espèces invasives et l’homme n’y figure pas. Donc, l’homme n’est pas une espèce invasive. Néanmoins, je me demande comment est établie cette liste. Quels sont les critères ?

    A propos des espèces invasives, Wikipedia dit :
    « Selon une analyse des données disponibles relatives à 34 des 100 espèces réputées les plus envahissantes du monde (selon l’UICN /Union internationale pour la conservation de la Nature), sur la base de cas documentés pour la période allant de 1800 au milieu des années 1900, les jardins botaniques seraient en partie responsables de la propagation de plus de 50 % des espèces invasives. »

    Du coup, je me demande : la première mesure à prendre n’est-elle pas d’interdire les jardins botaniques ?

    Dans la liste des espèces invasives, je trouve le mimosa et de rhododendron. Il se trouve que j’aime bien ces deux plantes. J’ai du mimosa dans mon jardin et je vois des rhododendrons sur les bords des chemins lorsque je vais me promener. J’aime ça. Du coup, j’aimerais bien qu’il y en ait plus et aussi moins d’orties.

    Si je dis que je veux moins d’orties, plus de rhododendron et que je veux faire pousser du mimosa, suis-je en désaccord avec une démarche écologique ?

    Je précise que je suis informaticien, sans aucune formation dans ces domaines, j’ai juste lu votre billet très intéressant, qui m’a donné quelques idées pour aller demander des choses à Wikipedia.

    Surtout continuez avec des billets accessibles comme celui là. Longue vie à votre blog.

    • musteli dit :

      Merci pour vos commentaires. Je vais essayer d’y répondre comme je peux, ces questions sont assez originales.

      « – L’homme est-il une espèce invasive ?
      J’ai regardé la page Wikipedia qui liste les espèces invasives et l’homme n’y figure pas. Donc, l’homme n’est pas une espèce invasive. Néanmoins, je me demande comment est établie cette liste. Quels sont les critères ? »

      L’Homme est clairement une espèce invasive. Au même titre que les autres espèces qu’il a amené partout, je pense au rat bien entendu mais plus principalement aux chiens et aux chats. Ces derniers sont une véritable catastrophe écologique et sont bien sur la liste IUCN dans les 100 espèces les plus invasives et destructrices. Alors pourquoi pas les Hommes ? Bien entendu parce-que ces listes ont été établies de manière anthropocentrée. De toutes façons c’est une question assez triviale au final, c’est connu de tout le monde, on va partout et on fracasse tout, c’est un fait.

      Une espèce invasive c’est tout simplement une espèce qui s’établit et s’étend dans une région géographique qui n’est pas celle de son origine. (Pour faire très simple, car sa définition même peut prêter à discussion en vrai).

      « A propos des espèces invasives, Wikipedia dit :
      « Selon une analyse des données disponibles relatives à 34 des 100 espèces réputées les plus envahissantes du monde (selon l’UICN /Union internationale pour la conservation de la Nature), sur la base de cas documentés pour la période allant de 1800 au milieu des années 1900, les jardins botaniques seraient en partie responsables de la propagation de plus de 50 % des espèces invasives. »

      Du coup, je me demande : la première mesure à prendre n’est-elle pas d’interdire les jardins botaniques ? »

      Comme vous l’avez précisé, ces erreurs d’introduction d’espèces sont connues jusque principalement la moitié du XXième siècle, je dirais même jusqu’aux années 1980, mais ne sont plus trop d’actualité aujourd’hui. Quoi, j’ose espérer qu’on n’importe plus de plantes invasives dans les jardins botaniques des pays qui pourraient y être sensible sachant que ces espèces peuvent se disséminer avec leur pollen et un simple coup de vent.
      De la même manière les muséums, zoos et cie allaient avant dans la nature voler des espèces à leur milieu naturel pour enrichir leurs collections mais ça ne se fait plus trop désormais et c’est de plus en plus réglementé. Je dirais que non, ce n’est pas la peine d’interdire les jardins botaniques, mais de les réglementer, par exemple en ne présentant en milieu ouvert que des espèces endémiques.
      Les introductions par les bateaux ne doivent pas être en reste j’imagine aussi.

      « Dans la liste des espèces invasives, je trouve le mimosa et de rhododendron. Il se trouve que j’aime bien ces deux plantes. J’ai du mimosa dans mon jardin et je vois des rhododendrons sur les bords des chemins lorsque je vais me promener. J’aime ça. Du coup, j’aimerais bien qu’il y en ait plus et aussi moins d’orties.

      Si je dis que je veux moins d’orties, plus de rhododendron et que je veux faire pousser du mimosa, suis-je en désaccord avec une démarche écologique ? »

      Si vous partez brûler toutes les orties de France pour disséminer des graines de mimosa et de rhododendrons partout à la place, j’avoue c’est pas très écolo 😀

      Si vous le dites juste, ça changera pas grand chose, on est encore à peu près libre de penser et d’apprécier ce qu’on veut.

      « Je précise que je suis informaticien, sans aucune formation dans ces domaines, j’ai juste lu votre billet très intéressant, qui m’a donné quelques idées pour aller demander des choses à Wikipedia. »

      C’est pour ça que je l’ai écrit.

      « Surtout continuez avec des billets accessibles comme celui là. Longue vie à votre blog. »

      Merci !

      • Gedeon dit :

        Merci, c’est intéressant, mais comme vous le dites, la définition même d’une espèce invasive me semble délicate.

        Vous donnez cette définition, avec les précautions d’usage :
        « Une espèce invasive c’est tout simplement une espèce qui s’établit et s’étend dans une région géographique qui n’est pas celle de son origine. (Pour faire très simple, car sa définition même peut prêter à discussion en vrai). »

        Lorsqu’on réfléchi à cette définition, on se rend compte que toutes les espèces qui réussissent peuvent être considérées comme invasives. En effet, toutes les espèces, même celles qui sont omniprésentes sur terre, ont commencé par être représentées par quelques individus isolés dans une petite niche écologique insignifiante. Puis, parfois après une très longue stagnation, elles ont élargi leur espace vital, au gré de la sélection naturelle. Cette « réussite » de certaines espèces se fait toujours au détriment d’autres, qui disparaissent ou régressent, mais qui avaient eu aussi leur heure de gloire auparavant.

        Il suffit de choisir n’importe quelle espèce animale ou végétale qui est largement présente sur terre. Toutes ont commencé par n’être pas grand chose, parfois pendant très longtemps, avant de connaitre le succès, parfois fulgurant et dévastateur pour d’autres.

        Peut-être faut-il introduire un critère de temps ?

        Par exemple, dire qu’une espèce invasive sur un territoire qui est installée depuis suffisamment longtemps cesse d’être considérée comme invasive. Ainsi, seules les espèces dont l’installation est suffisamment récente sur un territoire seraient considérées comme invasive. Reste ensuite à définir l’intervalle de temps considéré.

        Ou bien, on peut prendre comme critère la progression. Tant qu’une espèce est en progression, qu’elle conquiert de nouvelles zones, elle est considérée comme invasive. Une fois que l’espèce a atteint un maximum, que sa progression sur un territoire s’arrête, elle cesse d’être considérée comme invasive.

      • musteli dit :

        En effet, j’aurais du rajouter la variable temps. Disons que je définie une espèce invasive comme on pourrait la définir aujourd’hui en prenant en exemple une espèce telle que le Vison d’Amérique arrivé en Europe début XXième. Elle est invasive dans ce sens où elle n’a pas coévolué avec le reste de son environnement pendant des dizaines, des centaines de milliers d’années. Les proies potentielles européennes n’ont pas appris à vivre avec ce prédateur, les pathogènes ne sont pas forcément capables d’identifier cette espèce comme intéressante pour leur survie etc., son apparition a un côté très brutale, ponctuelle.

        Ce que j’entends par invasif aussi, c’est le fait que les espèces arrivent par le moyen des Hommes ou alors des variations drastiques de l’environnement d’accueil. Soit par introduction directe, accidentelle, ou indirecte (réchauffement climatique, destruction de l’habitat, disparitions de prédateurs régulateurs etc.)

        Mais clairement, il faudrait en refaire la définition selon la problématique que l’on veut explorer. L’introduction très récente du Vison d’Amérique ne corrobore pas vraiment avec l’histoire de l’expansion d’Homo sapiens, la dernière glaciation a vu exploser le nombre d’espèces « invasives » dans les zones refuge etc., pour rester dans des exemples.

  5. Wohoho dit :

    « Depuis, on a inventé la science mais malheureusement également TF1. »
    C’est beau

  6. […] Les espèces invasives – Quelle menace pour le monde et pour l’humain ?, about invasive species, on the new blog in French Autant en emporte la science; […]

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